CRITIQUES DE LIVRES

CINOUANT'ANNI DI ALPINISMO - 50 Years of Alpinism

par Riccardo Cassin.

(Ed. Dall'Oglio. 1977) - (Diadem Books - Mountaineers 1981)
(non traduit en français).

(Revue " Montagne et Alpinisme" N°1 - 1978)

 

 

"Caro Cassin,
Ti domando di scusarmi se non posso parlare molto del tuo libro, ma quelli della nostra rivista mi hanno lasciato pocco
tempo sai. Ciao Caro
."

J'avoue que si ce n'était pas pour Cassin, je serais resté dans mes laborieuses digestions des repas de fêtes de fin d'année et on me comprendra. Mais le livre est là, devant moi...

Ce que je remarque d'abord, sur la couverture, c'est le nom de Riccardo Cassin. S'il est bien mis en valeur, il me déplaît cependant que les caractères d'imprimerie utilisés soient moins importants que ceux du titre : Cinquant'anni di Alpinismo. C'est une erreur, pas grave, puisque de tout temps le lecteur a été habitué à rectifier de lui-même. D'ailleurs, ça veut dire quoi, cinquante ans d'alpinisme? La longévité est peut-être un hasard, elle n'est certainement pas une consécration. Alors ce Cinquant'anni di Alpinismo n'aurait dû être qu'un vague sous-titre... Et puis, le livre contant la vie de l'un des plus grands alpinistes de tous les temps avait-il besoin d'un sous-titre ? Et basta ! Un regret encore l'absence d'un beau portrait de l'auteur.

 

Il pourra paraître ridicule de présenter Cassin. Il existe pourtant de jeunes béotiens ignorant que l'homme de la Walker et le fabricant de matériel ne font qu'un. Ils sont excusables, ils sont nés vingt ans après la Walker. Il est vrai qu'ils sont nés encore un peu plus après Alexandre ou César, et dans le domaine qui est le nôtre, Cassin est au-dessus de ces conquérants qui se couvraient glorieusement de gloire avec, accessoirement, l'aimable concours de quelques modestes collaborateurs : leurs soldats.

Cassin n'a pas franchi de ces passages propres à insomniser les virtuoses en P.A.; on ne lui connaît pas d'"horaires jet", mais les cordées qu'il conduisait à l'assaut des plus grands problèmes de son époque ont toujours été d'une redoutable efficacité. Etude, préparation, entraînement, matériel, tout était calculé avec méthode et la réalisation de la course n'était plus que l'une des phases de l'opération. La marge laissée aux événements était faible; c'était la technique Apollo.

Le nom de Riccardo Cassin a vraiment éclaté à la une de l'information alpine en 1935, avec la face nord de la Cima Ovest, la voie impossible, soufflée par mauvais temps sous le nez de ses assiégeants. Puis, il y a eu le Badile, dans la tempête, en remorquant une cordée concurrente qui mourra au sommet. En 1938 c'est la Walker, exécutée, oui "exécutée", sans la moindre bavure, sans reconnaissances, sans avoir même jamais vu les Jorasses autrement que sur carte postale sans se soucier de "conditions" vainement attendues par d'autres. C'est le plus pur style western, celui de ces hommes d'acier aux yeux de glace pour qui la peur et la défaite n'existent même pas : "J'y vais, je tire et je reviens".

Les victoires de ce "dolomitard" dans les hauts massifs granitiques avaient alors étonné. C'était oublier que Cassin vivait plus près des Alpes occidentales que des Dolomites de ses premiers succès, et qu'il s'entraînait intensément sur tous les terrains. En 1938, son objectif numéro un était l'Eiger, la Walker étant le numéro deux, la course de remplacement.

J'ai parlé de parois attaquées par mauvais temps ou dans des circonstances défavorables, sans doute se trouvera-t-il quelques valeureux théoriciens pour remarquer : "C'est cela votre grand alpiniste ? Il ne grimpait peut être pas mal, mais pour la météo, chapeau, il aurait eu intérêt à prendre des cours du soir". Et le plus beau, c'est qu'ils sont capables de le dire !

J'éclairerai donc leurs défaillances frontales en leur rappelant qu'avant la dernière (enfin... peut être) guerre, les vacances n'existaient pratiquement pas, les voitures étaient rares et les voyages laborieux. Cassin était un ouvrier et pour lui chaque course devenait un raid réalisé au prix de nombreuses heures supplémentaires. Alors, une fois sur place, comme on ne peut pas se permettre d'attendre, quand on est Cassin on attaque, et quand on est Cassin on passe.

Massifs alpins, Andes, Caucase, Alaska, Himalaya, pour Cassin ce n'est qu'une seule chaîne, une chaîne de triomphes. Si rarissimes qu'aient été les échecs, il en est un auquel il pense encore et c'est le titre de l'un des chapitres : "La déloyale et amère exclusion". Cet échec n'a pas été une victoire des forces de la montagne, mais celle de la médiocrité humaine qui l'a fait "écarter" en 1954 de l'expédition au K2. Ne t'en fais pas, Riccardo, pour nous tous Cassin, c'est Cassin et le K2 ne pouvait rien t'ajouter. Quant à ce chef d'expédition dont tu menaçais la "gloire", quel hommage il t'a rendu, et qui se souvient de son nom ?

Et voilà, je bavarde, je raconte Cassin et je n'ai pas parlé de son livre. Ce livre, c'est sa vie, cela ne vous suffit pas ? Oh, je sais, je n'ai pas disséqué le style, les conceptions de l'auteur, le sens qu'il donne à sa "démarche" ; le "message" qu'il nous "délivre"...

Homme au sens le plus complet et le plus beau du mot, simple, bon, droit, fort, Cassin n'est pas un trapéziste de la pensée. Son message ? C'est lui : Riccardo Cassin.

Georges LIVANOS.

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