CRITIQUES DE LIVRES

RETOUR A LA MONTAGNE

 

 

par Roger Frison-Roche

Arthaud, Paris, Grenoble

(Revue " La Montagne et Alpinisme" - No 14, 1957)

" Si Peau d'Ane m'était conté, j'y prendrais un plaisir extrême ".

Comme La Fontaine, nous avons pris un très grand plaisir aux aventures de " Peau d'Ane ", nouveau héros de Frison Roche, qui vient se mêler aux personnages que les lecteurs de La Grande Crevasse connaissent déjà. Ce nouveau roman reprend en effet le récit exactement où le précédent l'avait laissé. Reniée par sa famille, Brigitte, la veuve du jeune guide Zian, mort désespéré par la ruine de son amour, vient se réfugier dans la vallée de Chamonix, au milieu des témoins de son bonheur ancien. Un enfant posthume naît. La vie est difficile, moralement autant que matériellement. Brigitte finit, après bien des travers, par accepter, pour vivre, le gardiennage peu rémunérateur du refuge de Leschaux. Peau d'Ane, allias Daniel Prince, ouvrier métallurgiste, maintenant porteur de refuge par amour de la montagne et de la vie indépendante, devient peu à peu l'ami et le soutien moral de la jeune femme isolée. Un soir, au refuge où le porteur est monté seul, il trouve Brigitte inquiète du sort de deux jeunes Bavarois perdus dans l'éperon Walker (alors vierge, nous sommes en 1938). Ensemble, ils décident de partir en cordée de secours, d'où naturellement une dramatique équipée qui, ne se terminant pas tragiquement, conduit fatalement à un nouvel amour.

Tel est, en résumé succinct, le récit qui tient sans désemparer le lecteur en haleine de bout en bout. Le sauvetage des Jorasses, la tempête et les avalanches dans la vallée en hiver, en particulier, sont des morceaux de bravoure émouvants et évocateurs sans aucune recherche de l'effet. Frison sait raconter, il connait admirablement ce dont il parle, l'intérêt ne faiblit pas, et on ne lâche le livre que la dernière page tournée.

Arrivé là, en réfléchissant, on peut évidemment formuler quelques critiques. Les personnages sont trop schématiques, et sans doute d'ailleurs trop nombreux pour être analysés à fond. L'auteur résiste difficilement à la tentation d'introduire dans son récit une foule de portraits en dessous desquels les initiés s'amuseront à mettre des noms. La description des mobiles des alpinistes allemands est beaucoup trop sommaire.

Dans son récit de la victoire sur l'Eigerwand Anderl Heckmair avait pourtant, en quelques lignes, parfaitement précisé leur position, déformée ensuite par la propagande, devant le problème de la mort. Frison Roche connaît trop bien le Haut Alpinisme pour l'ignorer. Il paraît être ici tombé dans un affligeant conformisme. En matière de psychologie, on doit toujours se méfier des solutions faciles. Enfin, les techniciens de l'escalade trouveront absolument invraisemblable qu'une cordée composée d'un leader qui vient manquer de se tuer dans la très simple manoeuvre de corde du versant est du Grépon, et d'un second qui n'a pu éviter une glissade à la descente du Belvédère des Aiguilles Rouges, soit à même de surmonter, un lendemain de tempête, les difficultés du tiers inférieur de l'éperon Walker.

Mais, au fond, ce ne sont là que détails sans importance pour le grand public. Nous sommes tellement saturés de littérature faisandée que ce vent d'air pur fait du bien et vient à son heure. Le livre est sans aucun doute promis à un succès mérité. Pour bien comprendre le récit, on devra lire l'ouvrage précédent, et l'intérêt qu'on prendra à Retour à la Montagne vaudra de nombreux lecteurs aux aventures futures du fils de Brigitte, à qui nous prédisons une brillante carrière alpine et une dramatique opération de secours dans l'Himalaya. C'est du moins ce que nous souhaitons à l'auteur et à la sympathique maison Arthaud dont le travail d'édition est, comme à l'accoutumée, impeccable.

Alain DE CHATELLUS