CRITIQUES DE LIVRES

AVANT-PREMIERES A L'EVEREST

 

 

G. CHEVALLEY, R. DITTERT et R. LAMBERT.

Arthaud, éditeur à Grenoble, Paris - No 21 de la collection Sempervivurn.

324 pages de texte, 35 pages d'illustration, 9 croquis et 1 carte couleur

(Revue " La Montagne" - No 363, 1953)

 

Ce livre pose une passionnante question dc principe. Le héros d'une action est-il le plus, sinon le seul, susceptible d'exprimer ce qu'il a vécu ?

Les hommes d'aventures qui ont laissé un message de quelque valeur littéraire se comptent sur les doigts. Le lecteur, avec un sourire, doit songer à la vogue actuelle des expéditions car toutes prétendent, hélas ! conclure par un récit de leurs prouesses.

Je prêterais bien volontiers à André Guex, auteur de ce livre sur les expéditions suisses à 1'Evcrest, ce bienheureux encouragement lorsqu'il entreprit ce travail que les récits d'aventures sont souvent très médiocres. On se gargarise d'authenticité, on se suicide de simplicité, on laisse avec délectation "parler" les événements tandis que le lecteur bâille d'ennui et ferme le livre.

Chevalley, Dittcrt et Lambert ont confié à leur ami André Guex, tierce personne qui n'a jamais mis les pieds dans ces contrées, le soin d'utiliser leurs carnets de voyage et journaux de route, avec la mission apparemment fort délicate d'écrire un livre vivant et sincère. Et André Guex a remarquablement réussi. J'imagine cet auteur installé à sa table de travail avec une pile de notes à ses côtés. J'imagine surtout ses pensées, ses hésitations, ses dilemmes, ses scrupules. Va-t-il faire parler des héros qu'il n'a jamais entendus ? Comment décrira-t-il ce monde prodigieux qu'il n'a jamais vu ?

Sans clichés ni poncifs, même pour les menus événements quotidiens, André Guex anime miraculeusement ces cohortes de porteurs dans les hautes vallées himalayennes, ces Sherpas rieurs vaquant à leurs travaux autour des tentes hâtivement installées, cette touchante amitié des hommes. Il fait parler le vent, écouter les silences, peser les attentes. A la paix inquiétante de la montagne répond l'angoisse des coeurs qui s'interrogent. Pour l'auteur, tout, évidemment, est frais, nouveau, spontané précisément comme le recherche le lecteur. On ne peut se défendre d'un trouble étrange devant un tel accent de sincérité.

Au surplus, le don d'ubiquité d'André Guex n'est en rien desséchant. Une vive compréhension des hommes ne cesse de se faire sentir au travers de ce récit et lui donne autant de poids que de prix. Alerte sans artifice, poétique sans fausse note, dépouillé lorsqu'il doit êtrc vigoureux, tel est ce livre qui, à bien des égards, est étonnant. .

Jean BARA.