CRITIQUES DE LIVRES

LE TERRAIN DE JEUX DE L'EUROPE

par Leslie STEPHEN
(traduction de Claire-Eliane Engel de l'original : "The Playground of Europe" - Longmans & Green 1871).

(Victor Attinger - Collection Montagne - 1935)

 

Si Leslie Stephen avait pensé à faire breveter le titre de son livre, ses héritiers auraient fait fortune... Sous les plumes les plus diverses, toutes les montagnes du monde sont tour à tour devenues des "Terrains de Jeux"...

Pionnier de l'alpinisme, au temps de "l'Age d'Or", Leslie Stephen a réalisé de nombreuses premières ascensions dans les Alpes suisses, dans les années 1860 - 1880. C'est également lui qui donné son nom au Col des Hirondelles, en ayant fait la première traversée, et ayant trouvé au col des hirondelles mortes de froid...


Mais Leslie Stephen n'était pas qu'un athlète et un alpiniste : il était d'abord un homme de lettres très prolifique, philosophe, critique littéraire et éditeur. Il a également été prêtre - pendant un temps. Il fut président de l'Alpine Club (1868 - 1871) et éditeur de l'Alpine Journal. Il est aussi le père de la célèbre romancière Virginia Woolf.

On ne sera donc pas étonné de constater qu'il écrit bien... La traduction de ce livre, où il raconte quelques-unes de ses ascensions, a été assurée par Claire-Eliane Engel, elle-même alpiniste, parfaitement bilingue anglais-français, et qui a écrit de nombreux ouvrages sur l'histoire de l'alpinisme. Elle a d'ailleurs écrit l'introduction de ce livre, le replaçant dans son contexte.

Il s'agit d'un recueil de récits publiés par ailleurs - notamment dans les premiers volumes des célèbres "Peaks, Passes and Glaciers", précurseurs de la Revue de l'Alpine Club. On y retrouve les émotions des premiers explorateurs des Alpes, à une époque où il n'y avait pas de refuges, et où il fallait partir de la vallée pour explorer des vallons et des arêtes non cartographiées... Très sensible à l'esthétique des sommets, il aime particulèrement les Alpes bernoises et leur "sombre magnificience". Accompagnant les plus grands guides de l'époque (il les suivait, et ne prétendait pas les surpasser), il décrit par le détail la première ascension du Schreckhorn, puis du Rothorn de Zinal, les premiers franchissements de l'Eiger-Joch, puis du Jungfrau-Joch, du Fiescher-Joch et du Col des Hirondelles (où il espérait découvrir un passage "facile" entre les vallées de Chamonix et de Courmayeur... vain espoir...).

Sa description enthousiaste d'un coucher de soleil depuis le sommet du Mont-Blanc est un morceau d'enthologie, et donne fort envie de l'imiter, et d'aller passer là-haut une soirée... "Nous sentions que nous avions appris de nouveaux secrets de la beauté des Alpes, mais ils étaient de ceux que les initiés eux-mêmes ne peuvent révéler" (p 159).

Il va également explorer les Carpathes, que sans doute peu d'alpinistes connaissent bien, même aujourd'hui. Et il se hasarde dans les Alpes en hiver, bien avant que les skis de randonnée aient été inventés... "C'était à la fois délicieusement nuancé, audacieux et gracieux dans la pénombre somptueuse de son dessin, et cela appartenait à la région des rêves, dans laquelle nous nous trouvons sous l'influence de pensées surnaturelles" (p 215).

A la fin de sa vie, touché par la maladie, il se souvient de ces spectacles qui l'ont tellement comblé. "Ce qui fait le charme si prenant de l'alpinisme, c'est la série ininterrompue de délicieux paysages dont, seul, le grimpeur peut jouir" (p 235). On aura compris que Leslie Stephen allait chercher en montagne bien autre chose que la conquête de cimes inviolées...

N'est-ce pas là la motivation qui anime encore de nombreux alpinistes d'aujourd'hui ?


Daniel MASSE.

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