CRITIQUES DE LIVRES

UNE MONTAGNE NOMMEE NUN KUN

 

 

Bernard PIERRE.

Préface de Sic John Hunt. - Amiot-Dumont, éditeurs â Paris. Collection La Bibliothèque de l'Alpiniste.

199 pages de texte, 16 pages d'illustrations, 5 croquis.

(Revue " La Montagne" - No 368, 1954)

 

Que Bernard Pierre me pardonne et qu'il veuille bien être assuré de la sérénité de mes propos, si j'écris à nouveau de lui que son destin d'alpiniste est hors du commun. Animateur et organisateur d'expéditions diverses, il mène à bien son 7.000 pour sa première campagne himalayenne et en fait deux cents pages alertes, un livre plaisant.

Fortement contusionné dans une avalanche, il n'alla pas au sommet, et il écrit bien ici du renoncement et de la peur en montagne. Mais l'expédition toute entière fut victorieuse ce 28 août 1953, avec le pasteur Suisse Vittoz, que ce livre donne comme un attachant et pittoresque compagnon, l'étonnante Madame Claude Kogan. Et Pierre trouve facilement un humour très humain pour nous parler de ses compagnons et de la vie de tous les jours d'une expédition. Le ton est juste, encore qu'on sente quelquefois combien l'auteur semble habitué à lire Plutarque en anglais et à placer son héros dans l'Olympe anglo-saxon de la montagne. Mais d'excellentes pages sont là sur les Sherpas, et par un joli mouvement du coeur, il leur dédie son livre. Ailleurs, cent traits agréables, comme l'absence de toute grandiloquence dans les instants difficiles, et il y en eut, en recommandent la lecture.

Les illustrations sont malheureusement mauvaises, quasi inexistantes. Pour qui recherche ici le Languepin de la Nanda ou le Schmaderer du Tent Peak, il n'y a hélas que la justification photographique de la traditionnelle équation Coolies + Sherpas + Tentes = Himalaya. Un reproche majeur à l'éditeur pour la désastreuse présentation. Allons donc, voici un 7.000 bien conquis, une expédition heureusement conduite, un récit sympathique, et pourquoi vouloir allécher le profane par la jaquette, mauvalse illustration coloriée d'un thème détestable et digne d'un hebdomadaire du samedi; pourquoi cette bande publicitaire : La première femme au sommet d'un 7.000. Un passionnant drame humain sous les avalanches de l'Himalaya, une femme, sept alpinistes et six Sherpas. Non seulement c'est faux quant au "record" de Madame Kogan, et cela est ennuyeux quand on le claironne, mais cela sonne comme une mauvaise action plus que comme une fausse note. Cette méchante réclame veut délibérément frapper bas. Qu'on ne me dise pas que c'est négligeable, que l'essentiel est ailleurs, l'homme de la rue, qui ne lit que dans la vitrine du libraire, nous juge tous là-dessus. Et aussi la montagne, ce qui est pis. Que Bernard Pierre en persuade bien son éditeur.

Ceci dit, je répète qu'on a un sincère plaisir à lire ce livre qui sait toujours demeurer simple. Peut-être n'y avait-il pas matière à un livre, mais qu'y faire ? En littérature alpine, nous sommes en pleine inflation, et demain il n'y aura pas de grandes vacances qui ne seront justificatives de cent pages, dix photos et une préface. Les grands Anciens ne livraient d'eux-mêmes et de leurs actes que ce qu'ils jugeaient capable d'affronter le tenips. Un livre était alors l'aboutissement d'une vie, et c'est comme en s'y coulant sans bruit qu'on se confiait à l'Histoire en parlant de soi au passé. Mais pourquoi me surprends-je si souvent à me retourner vers eux et vers leurs belles montagnes comme avec de l'amour ?

Georges LOYER.