CRITIQUES DE LIVRES

A L'ASSAUT DU PIC DE LA VICTOIRE

 

 

par Evgueni Simonov.

Edition en langues étrangères, Moscou

(Revue " La Montagne et Alpinisme " - No 22, 1959)

Louis Neltner écrivait ici, en rendant compte du livre de Tcherepov sur l'alpinisine soviétique : « Curieux ouvrage, qui nous ramène plus de cent ans en arrière, à l'époque où, dans nos Alpes, l'exploration avait le pas sur le sport et où les grimpeurs cherchaient à leurs exploits des prétextes scientifiques ». Du livre de Simonov on serait tenté de dire : « Extraordinaire récit, qui nous transporte en pleine mythologie. » Certes, il ya dans la découverte du pic Pobieda (pic de la Victoire, baptisé aussi la Belle Inconnue), dans les tentatives assombries par les catastrophes répétées, et dans l'assaut final, un fumet justifié d'épopée. Sachez que le point culminant (7439 m) du massif des Tien Chan a été découvert seulement en 1937, localisé en 1943 et gravi en 1956, après plusieurs tentatives dont la dernière avait coûté la vie à onze alpinistes devenus a moitié fous.

Le mérite de la victoire finale revient au célèbre alpiniste Vitali Abalakov qui conduisit ses 10 compagnons de cordée au sommet, après une préparation méticuleuse. Ce succès est le couronnetuent d'une carrière tout entière consacrée à l'alpinisme et au sport.

Mais pour nous raconter l'ascension proprement dite, dans les dix dernières pages de son livre, l'auteur nous promène sans carte et nous égare dans un dédale fuligineux de considérations oiseuses, d'où se détache en clair l'image limpide et paisible du héros, tandis que son adversaire est paré des oripeaux de la légende. Voici un échantillon de cette littérature . « La montagne ressemblait à un fauve étendu en travers du défilé, parée comme un tigre de zébrures d'un kilomètre de large. Le cannibale guettait une nouvelle proie ; les flocons blancs des avalanches, comme de l'écume, s'échappaient de sa gueule. Rien de surhumain, remarque Abalakov, comme toujours sur un ton tranquille. »

Ainsi, l'iconographie soviétique moderne a recréé Saint Georges et le Dragon, avec un pathos propre à enflammer les imaginations. Amis lecteurs fatigués des récits d'expédition où l'objectivité le dispute à l'uniformité, lisez ce livre, vous ne vous ennuierez pas. Et sous le fatras mythologique, vous trouverez de vrais hommes qui ont fait leur apprentissage de montagnards avec les seules ressource; de leurs muscles et de leur esprit, dans une saine ambiance de camaraderie... comme chez nous 1

Jacques TEISSIER du CROS.